En avril 2019, les flammes ont ravagé le toit de la cathédrale Notre-Dame, provoquant une onde de choc en France et bien au-delà. L’incendie a été soudain, spectaculaire et indéniable. Aujourd’hui, le danger qui menace la France est plus discret, mais potentiellement plus déstabilisant : une tension budgétaire qui couve depuis longtemps et qui se heurte à la fragmentation politique.
Les finances publiques françaises se sont progressivement détériorées au cours des deux dernières décennies. Les dépenses publiques avoisinent 57 % du PIB, l’un des niveaux les plus élevés des pays développés. La dette a largement dépassé 100 % du PIB et continue d’augmenter. À eux seuls, les paiements d’intérêts représentent désormais des dizaines de milliards d’euros par an, et ces coûts devraient augmenter à mesure que les anciennes dettes à faible taux sont refinancées à des taux plus élevés.
La pression structurelle est évidente. La France affiche le plus important déficit budgétaire de la zone euro. La trajectoire de sa dette s’est écartée de celle de l’Allemagne depuis la crise financière mondiale et s’est encore creusée après la COVID-19. Si de nombreux pays ont augmenté leurs emprunts pendant la pandémie, la situation budgétaire de la France se distingue par le fait que son niveau de dépenses de base était déjà élevé.
Au cœur du problème se trouve le modèle social français, en particulier les retraites. Le système est en grande partie géré par l’État et fonctionne selon le principe de la répartition, ce qui signifie que les travailleurs d’aujourd’hui financent les retraités d’aujourd’hui. À mesure que la démographie évolue et que le ratio entre travailleurs et retraités diminue, le calcul devient de plus en plus difficile.
Le président Emmanuel Macron a tenté de remédier en partie à ce déséquilibre en 2023 en relevant l’âge de la retraite de 62 à 64 ans. Cette mesure a déclenché des manifestations de masse et une opposition généralisée. Pour de nombreux citoyens français, les droits à la retraite ne sont pas seulement des arrangements économiques, mais des éléments essentiels de la solidarité sociale. La réforme est donc politiquement explosive.
Les pressions démographiques ne sont pas propres à la France, mais les généreuses prestations sociales et les dépenses publiques élevées du pays amplifient la tension. Une part importante des dépenses publiques est consacrée aux citoyens âgés. À mesure que la population vieillit, ces obligations augmenteront, à moins que les prestations ne soient ajustées ou que les recettes n’augmentent de manière substantielle.
L’instabilité politique aggrave encore le défi budgétaire. Depuis 2024, la France a connu plusieurs changements de Premier ministre et la formation d’une coalition est devenue de plus en plus difficile dans un parlement fragmenté. Les gouvernements éphémères ont du mal à faire adopter des réformes controversées. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027 — et le président Macron étant constitutionnellement empêché de briguer un nouveau mandat —, les acteurs politiques se positionnent pour la prochaine élection plutôt que de forger des compromis à long terme.
La montée de l’extrême droite, menée par Marine Le Pen et le Rassemblement national, ajoute une couche supplémentaire d’incertitude. Les blocs d’extrême droite et d’extrême gauche ont tendance à favoriser une augmentation des dépenses publiques, ce qui suscite des inquiétudes chez les investisseurs quant à l’orientation budgétaire de la France.
Les marchés financiers sont sensibles à ces signaux. L’écart de rendement entre les obligations d’État françaises et allemandes s’est creusé par rapport aux normes historiques. L’Allemagne est souvent considérée comme la référence en matière de stabilité budgétaire dans la zone euro. Lorsque les investisseurs exigent une prime pour détenir la dette française, les coûts d’emprunt augmentent non seulement pour l’État, mais aussi pour les ménages et les entreprises. Les taux hypothécaires, les prêts aux entreprises et le financement des investissements reflètent tous le risque souverain.
La situation de la France a des répercussions au-delà de ses frontières. Avec l’Allemagne, elle forme le cœur de l’économie de la zone euro. Elle est le plus grand producteur agricole de l’Union européenne, dispose de l’une des forces armées les plus performantes d’Europe et est une puissance nucléaire. Une instabilité budgétaire ou politique prolongée en France aurait des répercussions sur l’ensemble du continent.
Pourtant, les perspectives ne sont pas uniformément sombres. La France conserve une économie importante et diversifiée, des infrastructures de classe mondiale et une capacité industrielle et technologique significative. Les réformes du marché du travail engagées précédemment par Macron visaient à assouplir l’embauche et à améliorer la compétitivité. Et la restauration rapide de Notre-Dame a démontré que, lorsqu’elles sont confrontées à un objectif et à un délai clairs, les institutions françaises peuvent se mobiliser efficacement.
Le principal défi n’est pas seulement l’existence de la dette, mais la combinaison de l’augmentation des obligations, des difficultés démographiques et de l’impasse politique. Pour remédier à ce déséquilibre, il faudrait combiner une augmentation des impôts, un ralentissement de la croissance des dépenses, des réformes structurelles ou une expansion économique plus rapide. Chaque option a un coût politique.
La France ne devrait pas connaître de crise brutale à court terme. Son économie reste importante et les investisseurs internationaux continuent de considérer sa dette comme fondamentalement sûre. Le risque le plus important est une contrainte progressive, à savoir un rétrécissement de la marge de manœuvre budgétaire qui limite les choix politiques et réduit la flexibilité en cas de ralentissement économique futur.
L’incendie de Notre-Dame était visible et urgent. Les pressions qui s’exercent actuellement sur les finances publiques françaises sont progressives et techniques, se manifestant dans les rapports budgétaires et les écarts de rendement des obligations plutôt que par de la fumée et des flammes. La capacité de la France à traverser cette période sans choc plus perturbateur dépendra moins de sa capacité économique que de sa cohésion politique, ainsi que de la volonté de ses dirigeants et de ses électeurs de concilier ambition sociale et arithmétique budgétaire.

